La dignité comme acte collectif: Quand une conférence devient un témoignage moral

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Par une soirée beyrouthine chargée de doutes et de fatigue collective, le Théâtre Al-Madina n’a pas accueilli un spectacle, mais un moment de réflexion civique. Annoncée comme une conférence, la rencontre s’est révélée être bien davantage, un témoignage vivant sur la dignité, envisagée non comme une valeur abstraite, mais comme une responsabilité partagée.

Intitulée « La dignité comme acte collectif : le rôle d’Amel International dans la construction de l’être humain et la protection des libertés », la conférence a été donnée par le Dr Kamel Mohanna, président d’Amel International et coordinateur général du Rassemblement des associations volontaires au Liban. Mais au-delà d’un parcours personnel ou institutionnel, c’est une vision éthique de l’engagement qui s’est imposée.

Un théâtre qui refuse la neutralité

Avant même d’aborder la question de la dignité, le lieu s’est imposé comme un message. Le Théâtre Al-Madina n’a jamais été un espace neutre. Il est l’un des derniers bastions culturels de Beyrouth, un lieu où l’art affronte le pouvoir et où la pensée refuse la résignation. Sous l’impulsion inlassable de Nidal Al-Achkar, il demeure une tribune où la culture est conçue comme un acte de résistance.

C’est elle qui a ouvert la soirée par des mots d’une rare intensité. « Lorsque je me questionne, je questionne Kamel Mohanna », a-t-elle déclaré. Plus qu’un hommage, ses paroles ont dessiné le portrait d’un homme-repère, une boussole morale, médecin, militant, organisateur, et surtout figure d’intégrité.

La culture comme première ligne de défense

Dr Mohanna a commencé là où tout discours sur la dignité devrait commencer, par la culture, par le théâtre, par ces espaces qui maintiennent la pensée libre à une époque où l’on demande aux individus de renoncer à leurs droits pour une promesse illusoire de sécurité.

Il a salué le Théâtre Al-Madina non comme un simple lieu, mais comme une institution qui a su préserver la liberté lorsque la politique s’en détournait. Ici, a-t-il rappelé, la culture s’est dressée comme la première ligne de défense contre l’oppression, la peur et la médiocrité.

L’être humain, fin et moyen

Au cœur de son propos, une idée centrale, l’être humain doit être à la fois la finalité et le moyen de toute action sociale, politique ou humanitaire. Aucun d’entre nous n’a choisi son nom, sa religion ou sa nationalité, ces données nous sont héritées. Ce qui importe réellement, c’est ce que nous décidons de construire ensemble.

Dans des sociétés encore prisonnières des loyautés communautaires, faire de la dignité un acte collectif constitue un défi radical. Cela implique de dépasser les slogans. Après plus d’un demi-siècle d’engagement humanitaire et national, Dr Mohanna a insisté sur un point, la rationalité n’est pas un mot à répéter, mais une pratique quotidienne. Gouverné avec raison, le Liban aurait pu être un modèle humain, plutôt qu’un exemple d’effondrement.

Tout est politique, sans être partisan

« Tout est politique », a-t-il affirmé, mais pas au sens partisan du terme. La politique, dans sa dimension profonde, relève de la responsabilité. Même ceux qui prétendent s’en tenir à l’écart font des choix politiques en se taisant, en se retirant ou en acceptant l’ordre établi.

La différence essentielle, selon lui, réside entre une bonne politique, qui part des besoins des gens, et une mauvaise politique, qui prospère sur la division et le conflit.

De la parole à l’action

Cette conviction s’est forgée dans l’expérience. Dr Mohanna est revenu sur son engagement précoce auprès des camps palestiniens, sur l’impact de l’invasion israélienne, et sur la certitude acquise que l’action humanitaire ne peut être saisonnière ni symbolique. Les mots sans actes sont vides, a-t-il rappelé, et les victoires proclamées n’ont aucun sens lorsque la réalité est celle de la défaite vécue.

À son retour de France, il a donc choisi le terrain, les cliniques, les hôpitaux, les quartiers populaires et les camps de réfugiés. La logique était simple, être là où sont les gens, travailler avec eux, et non à leur place.

La confiance ne se proclame pas

Dans les contextes de guerre et d’effondrement, il a appris que la solidarité ne se décrète pas, elle se pratique. La confiance ne naît pas des discours, mais de la constance, de la présence et du respect de la dignité humaine.

Il a dénoncé sans détour ce qu’il appelle les « marchands de l’humanitaire », ceux qui exploitent la souffrance tout en restant éloignés des réalités humaines. La solidarité véritable commence par le respect des personnes, de leurs maisons, de leurs choix et de leurs douleurs. L’action humanitaire n’est pas une charité descendante, mais un partenariat.

Dignité, démocratie et justice sociale

Le lien entre dignité et démocratie a occupé une place centrale dans son intervention. Il ne peut y avoir de démocratie sans égalité concrète au quotidien, ni de participation réelle tant que les femmes sont cantonnées à des slogans.

De même, l’extrême inégalité dans la répartition des richesses ne peut être ignorée. La justice sociale n’est pas un luxe, mais un pilier de la stabilité. Un État juste suppose un secteur public fort, un secteur privé encadré, et une société civile authentique, non instrumentalisée.

Une vision durable de la dignité

En conclusion, Dr Mohanna a élargi la réflexion à la protection de l’environnement, rappelant que la dignité humaine ne peut survivre à la destruction des conditions mêmes de la vie. La justice est incomplète si elle ignore la nature.

Tout commence par l’amour des gens. De cet amour naît la confiance, puis l’action. Ainsi, la solidarité cesse d’être une réaction émotionnelle pour devenir une culture de la citoyenneté, et l’intervention ponctuelle se transforme en projet durable.

Ce qui devait être une conférence s’est finalement imposé comme un moment de lucidité collective. Dans un pays fatigué des promesses creuses, la soirée du Théâtre Al-Madina a rappelé une évidence trop souvent oubliée, la dignité n’est pas un slogan, mais une pratique quotidienne, et elle ne peut exister qu’au pluriel.

Amel.org
Amel.orghttps://amel.org/
Amel Association International is a social movement for reform, human dignity, access to fundamental human rights, and social justice. Established in 1979 and recognized as a public utility by presidential decree 5832 in 1994, this Lebanese non-sectarian NGO is present in 10 countries.

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