Ces femmes qui maintiennent le Liban en vie

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Depuis le centre de l’association Amel à Haret Hreik, endommagé par l’agression israélienne, se dessine une image saisissante du rôle joué par les femmes pour préserver la cohésion de la société face à la guerre, aux déplacements forcés, à la crise économique et au recul de l’État. De la médecine à l’éducation, en passant par les soins et l’action sociale, ce sont elles qui portent le lourd fardeau de la continuité de la vie.

Omar Nashabe
Mercredi 9 septembre 2026

Journal Al-Akhbar | Liban | Société

Hier, je suis entré dans le centre de l’association Amel à Haret Hreik. Le lieu lui-même était plus éloquent que tous les discours. Les fenêtres brisées par les attaques israéliennes avaient été recouvertes de bâches en plastique, une partie des décombres avait été déblayée, et le centre avait repris ses activités.

Il n’était pas question d’attendre une reconstruction complète, ni de s’offrir le luxe de suspendre le travail jusqu’à l’amélioration des conditions. Des consultations médicales, une pharmacie, un centre social et un espace éducatif étaient de nouveau au service de la population. Chaque structure avait retrouvé sa fonction première : servir l’être humain.

Cette scène constitue peut-être l’une des expressions les plus manifestes de la résistance humanitaire : l’ennemi israélien détruit un lieu, mais les habitants reviennent pour le reconstruire, le remettre en service et lui redonner vie. Les bâtiments et les fenêtres peuvent être brisés, mais pas la volonté. Le médecin continue à soigner, le pharmacien à distribuer les médicaments, l’éducateur à accompagner un enfant et le travailleur social à accueillir un orphelin, alors même que les traces des bombardements demeurent visibles sur les murs.

C’est dans ce centre que l’association Amel a tenu une réunion présidée par son fondateur, le pédiatre Kamel Mohanna, dont l’ennemi a détruit la maison à Khiam ainsi que le dispensaire adjacent. Les responsables, femmes et hommes, des différents centres d’Amel répartis dans les régions libanaises y ont participé. Une scène particulière a toutefois retenu mon attention : l’écrasante majorité des responsables présents dans la salle — plus de 80 % — étaient des femmes.

Des femmes issues de professions, de régions et de milieux différents. Certaines étaient voilées, d’autres non ; certaines musulmanes, d’autres chrétiennes. Elles venaient de villages, de localités et de villes diverses et n’étaient réunies par aucune appartenance confessionnelle, régionale ou politique commune. Ce qui les rassemblait était bien plus important : la conscience, le sens des responsabilités et la conviction que tout être humain mérite assistance et soutien, simplement parce qu’il est humain. C’est la plus belle image que le Liban puisse donner de lui-même.

Il serait injuste de parler de la résilience de la société libanaise sans reconnaître que les femmes en ont été — et en demeurent — l’un des piliers essentiels.

Le beau Liban est celui que j’ai vu dans cette salle : des différences qui n’excluent personne et une diversité qui n’a pas besoin de discours pour être célébrée, puisqu’elle se vit naturellement au quotidien. Mais ce qui frappe davantage encore, c’est que celles qui portent la plus grande part de cette responsabilité sont des femmes.

Il serait injuste de parler de la résilience de la société libanaise sans reconnaître que les femmes en ont été — et en demeurent — l’un des piliers essentiels. En temps de guerre et de crise, ce rôle devient encore plus manifeste. Lorsque des personnes sont tuées, des maisons détruites, des villages bombardés, que des familles perdent leurs moyens de subsistance et que le pays se remplit de personnes déplacées, blessées, en situation de handicap ou dans le besoin, la résilience devient un travail quotidien particulièrement éprouvant : assurer l’accès aux médicaments, suivre la situation des enfants et des personnes âgées, soutenir celles et ceux qui souffrent ou qui ont tout perdu, prendre soin des malades, organiser l’aide et préserver ce qui subsiste du cours normal de la vie. Dans toutes ces tâches, les femmes se trouvent en première ligne.

Les conséquences de l’agression israélienne persistante contre le Liban ne se limitent pas aux personnes tuées ou blessées. Des centaines de milliers de personnes ont vécu — ou vivent encore — le déplacement, la peur et la perte de leur maison, de leur travail, de leur école ou de leur quartier. Des familles ont perdu leurs sources de revenus ; certaines personnes ont subi des handicaps qui les accompagneront toute leur vie ; des villages et des localités ont été largement dévastés. Dans le Sud, la Bekaa, la banlieue sud de Beyrouth et la capitale, ce ne sont pas uniquement les bâtiments qui ont été pris pour cible, mais des vies entières que les habitants avaient mis de longues années à construire.

Face à cette situation, des femmes se rendent chaque matin dans leurs centres pour soigner les gens, instruire leurs enfants, écouter leurs problèmes et chercher des solutions. Il n’y a là rien de romantique. Ces femmes sont, elles aussi, épuisées. Elles ont des familles, des craintes, des besoins et des obligations. Certaines vivent dans des régions bombardées ; d’autres ont connu le déplacement ou la perte du sentiment de sécurité ; d’autres encore subissent, comme la majorité des Libanais, les conséquences de la crise économique, de l’effondrement du pouvoir d’achat et de la hausse des prix. Pourtant, elles continuent à venir travailler.

L’accumulation des crises au Liban est presque sans précédent : une agression israélienne massive et persistante, une économie épuisée, un chômage croissant, une flambée des prix, une pauvreté qui touche de larges catégories de la société, des services publics quasiment absents, une corruption persistante au sein des institutions publiques et privées, ainsi qu’un recul considérable de la capacité de l’État à protéger ses citoyens et à répondre à leurs besoins essentiels.

Dans de telles conditions, une société peut facilement se désagréger et s’effondrer. Mais les sociétés ne survivent pas grâce aux seules décisions des gouvernements. Elles restent debout grâce à un réseau invisible d’êtres humains qui continuent à se soutenir lorsque les institutions de l’État sont incapables — ou refusent — d’assumer leur rôle.

Au Liban, les femmes constituent une composante essentielle de ce réseau : la mère qui préserve l’unité de sa famille après le déplacement ; la médecin qui accueille ses patients comme s’ils étaient ses propres enfants ; l’infirmière qui effectue des heures supplémentaires ; l’enseignante qui tente de protéger un enfant des séquelles psychologiques de la guerre ; la travailleuse sociale qui apporte de l’espoir dans les foyers des pauvres et des sinistrés ; l’avocate qui défend une personne victime d’injustice comme si son sort la concernait personnellement ; la journaliste qui documente la vérité, quels que soient les risques ; l’ingénieure qui inspecte les bâtiments endommagés, les larmes aux yeux ; et la responsable administrative qui s’efforce de maintenir une institution en activité alors que tout s’effondre autour d’elle. Il ne s’agit pas de rôles secondaires : c’est là l’infrastructure humaine de la société.

Dans le discours traditionnel de nos sociétés, la femme a longtemps été présentée comme celle qui prend soin de la famille, comme si le soin constituait une fonction secondaire par rapport à la politique, à l’économie ou à la gestion des institutions. Pourtant, prendre soin des autres n’est pas une tâche secondaire. Lorsque les États se désagrègent, que les guerres éclatent et que les institutions reculent, la capacité de prendre soin de l’être humain devient l’une des formes les plus importantes de leadership.

Ce que j’ai vu à l’association Amel, ce n’étaient pas des femmes aidant des hommes à gérer l’institution. J’ai vu des femmes administrer, décider, organiser et diriger.

Au Liban, les femmes ne représentent pas seulement la moitié de la société : ce sont elles qui portent la société tout entière lorsqu’elle est sur le point de tomber. Du foyer à l’école, de l’hôpital à l’institution sociale, de l’université au tribunal, de la presse aux municipalités et aux organisations humanitaires, des femmes œuvrent chaque jour pour empêcher ce pays de sombrer complètement.

Leurs opinions, leurs milieux, leurs religions, leurs manières de s’habiller et leurs appartenances peuvent différer. Ce n’est pas un problème, mais une source de force. Car le Liban qui mérite de survivre n’est pas celui de la similitude, mais celui où les différences se transforment en coopération.

La véritable patrie n’est pas celle dont nous brandissons le drapeau, mais celle où nous prenons soin des personnes qui y vivent.

Amel.org
Amel.orghttps://amel.org/
Amel Association International is a social movement for reform, human dignity, access to fundamental human rights, and social justice. Established in 1979 and recognized as a public utility by presidential decree 5832 in 1994, this Lebanese non-sectarian NGO is present in 10 countries.

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